Un grand tonnerre. Lettre ouverte aux étudiantes et aux étudiants

Source : Christian Nadeau, le 17 mai 2012, Le Journal des Alternatives

Chères étudiantes, chers étudiants,

Vous me permettrez tout d’abord de m’adresser à votre groupe dans son
ensemble, et non à vos porte-paroles, ou à ceux que les médias nomment
vos « leaders », une expression qui reflète bien l’abrutissement
servile de notre époque. Voilà pourquoi je veux parler à tous les
militants et militantes du mouvement étudiant.

Je vous écris cette lettre afin de vous saluer et de vous demander,
humblement, de nous aider à poursuivre votre œuvre. Votre lutte est la
renaissance de la gauche au Québec, endormie depuis des années par les
privilèges de quelques-uns et étourdie par sa propre rhétorique
préfabriquée. Vous êtes les travailleurs de la liberté. Vous avez
dénoncé les fastes doucereux de nos paradis artificiels.Vous nous avez
rappelé ce qu’est un peuple dans ce qu’il peut être de plus beau : un
grand acte de confiance. Vous nous avez parlé, vous nous avez tendu la
main, même lorsque nous vous laissions sans réponses. Mais il n’est
pas trop tard. Nous serons d’abord quelques centaines, puis des
milliers à œuvrer avec vous. Reste la question de la violence, qui
serait le mur entre nous. Mais de quelle violence parlons-nous au
juste ?

Violence et contestation

Il est confortable de condamner la violence lorsqu’on ne la subit pas
au quotidien. Commode de juger sans comprendre, et de juger en bloc
tous les étudiants pour des gestes favorisés, voire peut-être même
espérés avec cynisme par nos élus. Certes, certains d’entre vous
jugent que l’heure n’est plus aux évènements festifs où l’imagination
confronte le pouvoir. Mais vous savez aussi que la raison du plus fort
ne peut être la meilleure.

Pour ma part, je serai toujours contre un pouvoir qui est au bout du
fusil, quelle que soit la personne qui tient le fusil. Mais je n’ai
jamais vu une matraque entre les mains d’un étudiant. En revanche, je
n’ai jamais été témoin d’une telle violence à l’égard d’un groupe
social au Québec. Je n’ai jamais vu un tel mépris du gouvernement à
l’égard de ses propres citoyens. Je n’ai jamais vu une telle arrogance
d’un trop grand nombre de journalistes et de chroniqueurs devant ceux
qui pourraient leur apprendre à écrire et à s’exprimer décemment.

Le mouvement étudiant s’insurge contre les bastonnades par des
matamores de la matraque, maniant celle-ci comme s’il s’agissait d’un
hochet. Ils postillonnent du poivre de Cayenne et dégradent toute leur
profession. Je suis peut-être naïf, mais je demeure absolument
convaincu que les policiers sont profondément divisés sur l’image
donnée d’eux lors des répressions à la sauce militaire. Les charges
martiales de policiers en armures contre des manifestants pacifiques
n’ont pas pour premier but de vous effrayer. Elles visent en réalité à
vous humilier, jusqu’à ce que la raison cède le pas à la colère et
déclenche des hostilités dont les forces de l’ordre se voient déjà
vainqueurs. Voilà contre quoi vous luttez : à la raison du plus fort,
vous opposez la force de la raison. En dénonçant la violence commise
sur des personnes, vous avez rappelé le sens réel de ce débat moral.
Vous avez fait ce que vous faites depuis des mois : vous nous apportez
une parole édifiante

La grève est étudiante…

Chacun connaît le fameux passage de Terre des hommes, où l’auteur
condamne la volonté de mettre un terme à ce qu’il y a de meilleur dans
le cœur de tous. « Ce qui me tourmente, dit Saint-Exupéry, les soupes
populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni
ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun
de ces hommes, Mozart assassiné ». Cette phrase, souvent galvaudée,
résonne malgré tout dans le contexte actuel, car elle exprime le
dégoût devant l’ignoble. Le gouvernement s’obstine à vous mépriser, au
mépris même de sa raison d’être. Il espérait une humiliation publique
et il l’a fait à coup de matraque, mais aussi et peut-être surtout
d’invectives des chiens de garde des nantis, des profiteurs et des
saboteurs de la chose publique. Aux courtisans du pire, vous répondez
en refusant de perdre votre dignité. Vous offrez une leçon de morale
publique à un gouvernement qui ne se préoccupe plus d’honneur depuis
trop longtemps.

Mais la lutte est populaire

Il est étonnant de voir les commentateurs s’étonner du tournant
politique de la grève étudiante. Pourtant, depuis le début, vous avez
dit clairement pourquoi votre lutte concernait un enjeu fondamental de
notre société. Depuis le début, vous avez refusé toute forme de
corporatisme. Vous avez proposé des options et vous avez accepté tous
les débats sociaux, y compris avec ceux-là mêmes qui préféraient vous
traîner dans la boue plutôt que de vous accorder le moindre crédit.
Quelle que soit la suite des choses, vous avez déjà remporté une
victoire que vous avez eu l’immense générosité de nous offrir tous les
jours depuis le début de la grève.

Si une partie de notre société a voulu vous humilier, c’est qu’elle
craint le retour d’une véritable option social-démocrate. Si elle
réagit avec une telle violence à votre mouvement, c’est par peur de
ceux qui redressent l’échine et se disent prêts à défendre le bien
commun. Pourquoi vouloir enfermer la liberté dans une cage et briser
l’espoir d’une société plus juste ? Est-ce bien Mozart qu’on assassine
en voulant détruire votre mouvement ? Ne devrions-nous pas plutôt
chercher à comprendre pourquoi ils veulent tuer Jaurès ?

Un grand tonnerre

Je termine en vous remerciant, encore une fois, et en conviant tous
ceux qui, comme moi, ressentent au plus profond d’eux-mêmes cette
infinie reconnaissance qu’ils ont à votre égard, à en faire autant.
Nous saluerons votre courage, et votre refus de l’abdication. Et
ensemble, nous reconstruirons une société civile et un État que les
thuriféraires du privé voudraient voir disparus.

Chères étudiantes, chers étudiants, vous nous avez montré la voie. On
dit de vous que vous exigez l’impossible. Au contraire, vous ouvrez
les possibles. C’est la raison pour laquelle nous serons nombreux à
vous accompagner lors de la grande manifestation du 22 mai, en
marchant avec vous ou en formant une grande haie d’honneur pour saluer
votre détermination, en vous saluant de toutes les fenêtres. Nous
formerons ensemble un grand tonnerre, oui, un très grand tonnerre
d’applaudissements, une ovation dont l’écho se fera entendre encore et
encore, pour que dure la lutte et l’espoir.

P.-S.
Christian Nadeau est professeur au Département de philosophie à
l’Université de Montréal

 

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