Radicalisation politique et sociale; deux dangers alimentés par la loi 78.

Par Jean-Claude Moubarac

Je vis hors du pays depuis huit mois et pour encore un an. Je suis le conflit social qui existe au Québec depuis plusieurs mois, et il devient frustrant de ne pas pouvoir y participer, surtout lorsque l´enjeu est fondamental. En tant que citoyen canadien, je ne peux que prendre la plume et partager ce que je ressens. Excusez-moi si je suis biaisé, mais j´ai à cœur l´égalité, la justice et l’émancipation des peuples.

Ce qui se passe au Québec est le reflet d’une crise mondiale. C’est la montée de la droite libertarienne, qui partout sur la planète tente d’imposer son idéologie, par la force et la répression. Le Québec qui a trainé de la patte, rejoint lentement les rangs. Nos voisins du Sud sont profondément ancrés dans un système de santé et d’éducation qui coûte cher, et qui creuse une profonde division entre les riches et pauvres. Les inégalités sociales de santé aux États-Unis sont parmi les plus importantes sur la planète. Lorsque je contemple ce qui se passe aux États-Unis, je me dis heureux de vivre au Canada. Du moins jusqu’à récemment. Le scénario qui se construit au Canada, et au Québec depuis plusieurs années est hautement inquiétant. Nous sommes en train de perdre l´identité propre d´un pays qui autrefois pouvait se montrer fier devant le monde; un pays qui véhiculait des valeurs de paix, de justice sociale et d´égalité. Partout sur la planète, les Canadiens et les Québécois étaient perçus et respectés comme des peuples pacifiques et socialement avancés. Cette image est en train de s’effacer. Les récents évènements au Québec qui ont culminé avec l’adoption de la loi spéciale 78 témoignent que nous sommes entrés dans une nouvelle saison; et l’été sera chaud.

Avec la montée des conservateurs au pouvoir, le Canada est passé d’un pays à réputation pacifique à un pays agresseur, en droite lignée de la politique de l’Oncle Sam. En Afghanistan, en Syrie, et récemment en Libye, le Canada occupe un rôle de plus en plus important au sein de l’OTAN, et les dépenses militaires au pays gonflent graduellement. Le Canada prend du pouvoir, et devient belligérant, secret, prétentieux et prend de méticuleux moyens pour se retirer de toute initiative à caractère humain; le rejet de Kyoto, l´accentuation des conflits armés, le déni formel de toute reconnaissance aux Palestiniens, le développement d’un état policier au pays, les arrestations préventives, et sans aucune doute, l’usage de l’espionnage civil et pourquoi pas la torture, il ne serait pas étonnant. Au Québec, la tentative d’écraser le mouvement social étudiant qui refuse de voir l’éducation relayée au second rang n’est que le reflet du durcissement de la droite au pays, et dans la Belle province. Après-tout, Charest était un conservateur.

Pourquoi se battre aujourd’hui?

On dit que la cause étudiante n’est plus au sujet des droits de scolarité, et que certains en profitent pour tenter de renverser le capitalisme sauvage qui se pratique dans notre province. Certes, et c’est justement le point sensible. Les étudiants s’opposent à une gestion malsaine des cégeps et des universités; depuis plusieurs années, l’enseignement est relayée au second rang derrière la recherche qui produira des innovations rentables. Soumettre l’éducation à la doctrine capitaliste telle que promue par la droite libertarienne; voilà le cœur du conflit. Et ce conflit se retrouve partout au pays; dans la gestion de l’environnement, la gestion de la santé, comme de l’éducation. Fondamentalement, il faut se battre pour refuser de voir le Canada, et le Québec, perdre son identité pacifique, égalitaire et social-démocrate. Ceci n’est pas une lutte personnelle, c´est une cause sociale qui concerne tout un chacun, c´est l´avenir de nos enfants et de nos parents qui deviendront ainés. Le mouvement étudiant nous offre l’opportunité de refuser de voir la société québécoise devenir un état d´extrême-droite, où la santé, l´éducation, l’environnement et la culture seraient relayés au second rang au profit non pas des entreprises privées, mais de larges corporatives qui exercent un quasi-monopole sur les ressources, les services et nos vies. C’est le refus de vendre le Nord pour un plan de développement qui enrichira les quelques compagnies contractuelles et appauvrira tout le peuple, à moyen et long terme, qu’il soit Innu, Québécois de souche, Libanais ou Italien.

Le Québec a rejeté en bloc le gouvernement conservateur lors des dernières élections mais ne soyons pas dupe: le gouvernement libéral du Québec a pris lui aussi un virage vers l’extrême-droite et les réactions aux événements de ce printemps sont la pointe de l’iceberg. Le parti Coalition Avenir Québec, est un autre symptôme de la radicalisation de la politique du Québec vers la droite. Le silence, pis encore le cynisme par lequel le gouvernement libéral traite le peuple démontre à quel point il le méprise. Le contrat social s’est effrité et maintenant il a été brisé. Le gouvernement se tait ou il se moque de nous, il refuse de reconnaitre la cause qui est en jeu, et on devrait tout bêtement rentrer chez soi en attendant la prochaine élection? La loi 78 est une technique de bâillonnement, et le pire restera à venir si l’on laisse ce gouvernement s’en tirer.

Je déplore la violence, toute forme soit-elle. Mais soyons juste. Le conflit ici se déroule entre deux factions; le peuple et l´état. L´état possède une force policière, et use des tribunaux pour bloquer, scinder et affaiblir le mouvement social actuel (qui n’est pas un mouvement étudiant, mais qui inclut maintenant tout un pan de la société). Le peuple manifeste, crie, proteste et parfois certains deviennent frustrés et agressifs (ce n’est qu’une minorité qui commet des actes de vandalisme). Mais cette violence, qui n’est pas généralisée, est le symptôme du désespoir et de l’état profondément malade de la société actuelle). La violence n’est pas n’est pas souhaitable, d’accord. Mais son existence devrait nous préoccuper plutôt que de simplement condamner les individus qui y ont recours. Avant de juger ces gens, comprenons que ceci est une situation hautement déséquilibrée; le cynisme du gouvernement et l’escalade à la violence pratiquée par le corps policier n’engendre rien de bien. La loi 78 aura comme effet d’alimenter la haine et la frustration qui envahit la jeunesse. N’oublions pas que les néo-conservateurs des États-Unis ont usé et usent toujours de techniques sophistiquées pour soutenir et fomenter des manifestations violentes; ils espionnent, infiltrent et fomentent des conflits pour ensuite justifier l’usage de la force pour maintenir l’ordre. Pourquoi ce serait différent au Canada et au Québec? L’ex-Ministre de l’éducation avait clairement repris les stratégies et le discours des néo-conservateurs sous l’ère Bush : il faut choisir son camp disait-telle, entre la discussion et la perturbation, entre le bien et le mal. La loi spéciale qui est entrée en vigueur le 17 mai 2012 est un signe manifeste que le gouvernement du Québec privilégie la force et la répression pour contrôler la masse publique, au nom de la liberté et de la paix sociale : une technique copié-collé aux néo-conservateurs des États-Unis.

La loi 78 est une atteinte à la liberté d’émancipation, d’expression et d’association. Mais surtout, elle confond la violence avec les libertés et les droits de contestation. Dans ce contexte, les grands gagnants seront les groupes politiques et sociaux qui se radicalisent, à droite comme à gauche. Je déplore toute forme de radicalisation et d’extrémisme politique. Je ne suis pas un anarchiste, ni un communiste, et encore moins un néo-conservateur. Je croyais jusqu’à aujourd’hui que le Québec, et le Canada, jouissaient d’un climat politique équilibré; une société social-démocrate. Je refuse de voir notre pays, et notre province, devenir des états d’extrême-droite. Ceci n´est pas le pays chéri par mes parents lorsqu’il ont quitté de force un pays en guerre il y a 35 ans. Ceci n’est pas le pays souhaité par tous les immigrants qui ont choisi le Canada et le Québec comme terre d’accueil. Ceci n´est pas le monde dans lequel je souhaite voir grandir mes enfants. De grâce, cette cause sociale va bien au-delà des frais de scolarité, c´est l´avenir de notre société qui se radicalise et qui forge son modèle sur la montée de la droite libertarienne, aux États-Unis et en Angleterre.

Le monde entier nous perçoit différemment et espère meilleur; mais cette réputation nous glisse entre les doigts. N’abandonnons pas ces valeurs chères d’égalité, de justice sociale, de développement humain, d’harmonie écologique et de respect pour l’humanité.

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