Carrés rouges, hausse des frais de scolarité et justice sociale

Voici la version longue d’un article préparé pour Le Chuchoteur (juin 2012, no 2), le journal de l’école primaire Saint-Albert-le-Grand (arrondissement Rosemont, Montréal). Ce n’est que la version courte (revue et réduite pour un lectorat d’élèves) qui fut publiée dans ce journal.

Par Christian Goyette

Vous m’avez peut-être vu passer au cours des derniers mois, portant un carré rouge – ce signe de solidarité avec l’actuelle grève étudiante. En effet, je me sens près de ces étudiants auxquels j’enseigne (au collégial) et qui revendiquent un meilleur accès aux études supérieures, et voilà pourquoi je suis impliqué dans le réseau Parents contre la hausse.  Nous sommes un groupe de parents de différents horizons qui croit qu’il est important pour les parents de prendre part à l’actuel débat citoyen sur la question de l’accès aux études supérieures, laquelle est directement liée à l’épanouissement de nos enfants, à celui des générations futures, tout en étant primordiale pour l’avenir de notre société. Je vous invite donc, dans ce petit texte, à prendre connaissance de quelques unes de mes réflexions à ce sujet.

La hausse : une mesure socialement injuste

Pour débuter, rappelons que le gouvernement libéral annonce en 2011 qu’il haussera les frais de scolarité à l’université de 1625$ sur 5 ans (donc 325$ par année) afin qu’ils s’approchent de la moyenne canadienne en atteignant près de 3800$ en 2017. C’est une hausse de 75% sur 5 ans! Or, ce gouvernement souhaite nous faire croire « qu’on n’a pas le choix », qu’il s’agit là d’une nécessité économique, alors qu’il s’agit bel et bien d’un choix politique. Pour nous en convaincre, il insiste « nous avons les frais de scolarité les plus bas en Amérique du Nord ». Mais, comme par hasard, il néglige de comparer avec d’autres pays, tels que les pays européens, où les frais de scolarité sont généralement très bas – ce qui est encore « pire » dans les pays qui ont mis en place la gratuité scolaire! Ainsi, les frais de scolarité au Québec sont déjà supérieurs à la moyenne des pays de l’OCDE (pays les plus développés).[1]

Par ailleurs, rappelons que, tant dans ses dépenses que dans ses revenus, ce gouvernement ne cesse de favoriser les entreprises (dont plusieurs reçoivent d’importantes subventions) et les mieux nantis et transfère lentement mais sûrement le fardeau fiscal sur le dos de la classe moyenne et des plus pauvres. Tout comme les conservateurs le font au niveau fédéral, les libéraux du Québec réduisent systématiquement les impôts sur les profits des entreprises ainsi que ceux des familles les plus riches.[2] Pour compenser cette réduction de revenus, il augmente alors toute une série de tarifs et de taxes à la consommation : TVQ, frais de scolarité, tarifs d’électricité, taxe santé (suspendue mais qui reviendra), taxes sur le pétrole, postes de péage, etc.

Cela peut sembler banal (on prend dans une poche plutôt que dans l’autre) mais c’est tout le contraire, car il s’agit là d’un changement majeur dans le financement de l’État. Pour faire court, disons qu’avec l’impôt progressif sur le revenu, les gens contribuent au financement de l’État en fonction de l’épaisseur de leur portefeuille : les plus pauvres n’en paient pas, la classe moyenne en paie une bonne proportion, et les plus riches en paient une proportion encore plus grande parce qu’ils ont plus de revenus. Avec cet argent, l’État rend toute une série de services (santé, éducation, programmes sociaux, rentes de vieillesse, construction et entretien des routes, etc.) qui sont utiles à tous ou sont destinés à soutenir les personnes plus vulnérables, celles qui ont besoin d’aide. Par exemple, cela permet aux personnes âgées d’avoir un petit revenu pour assurer leurs vieux jours de façon autonome, peu importe les difficultés qu’ils peuvent avoir vécu lors de leur vie active. Si leur santé est fragile et qu’elles utilisent davantage de soins de santé, elles n’ont pas à les payer à la pièce ni à demander à leurs familles et enfants de s’endetter pour leur assurer une fin de vie digne. De la même façon, les enfants de familles moins riches peuvent étudier et avoir accès à des études supérieures s’ils ont le désir et le potentiel pour le faire. Bref, il s’agit d’être solidaires les uns des autres en contribuant selon nos moyens à aider les plus vulnérables et démunis. C’est le projet de justice sociale dont nous avons hérités de la Révolution tranquille. Or, avec l’augmentation des taxes et de tarifs (de montant égal pour tous, affectant ainsi davantage les moins prospères), il s’agit de faire payer les citoyens en fonction des services qu’ils utilisent (le principe de l’utilisateur-payeur) et d’instaurer le principe du chacun-pour-soi de sorte que le plus fort qui s’en tire bien n’aura pas à se préoccuper des malheurs et difficultés de ses concitoyens. A terme, cela revient à liquider la justice et la solidarité sociale!

La hausse : une mesure à courte vue qui menace notre avenir collectif

Si la hausse des frais de scolarité menace l’accès aux études universitaires des enfants provenant des familles à revenus modestes, si elle condamne de nombreux étudiants à l’endettement et au risque de négliger les études pour le travail, est-ce que cela signifie que nous sommes prêts à abandonner les étudiants pauvres et ceux de la classe moyenne pour réduire les impôts des mieux nantis?

Il faut se méfier de la désinformation qui tend à nous faire croire que nous ne sommes que des « contribuables » (croulant sous le « fardeau» fiscal) ou des automobilistes et honnêtes travailleurs « pris en otage » par la grève étudiante. Il faut résister aux stéréotypes selon lesquels les étudiants ne sont que des enfants gâtés qui ne veulent pas payer leurs études et demandent la « gratuité scolaire ». Oui, la « gratuité scolaire » est revendiquée par certains groupes, mais il faut faire attention à ce terme qui peut être mal compris. En effet, si ces étudiants veulent avoir accès aux études supérieures en payant le moins possible lorsqu’ils sont étudiants, c’est qu’ils acceptent de contribuer plus tard en payant des impôts – car évidemment les diplômés universitaires obtiennent généralement des revenus supérieurs à ceux qui n’ont pas atteint ce niveau scolaire, et donc ils paient normalement une plus grande part d’impôt.

Ajoutons que, s’il importe de s’inquiéter de la gestion à courte vue de notre gouvernement, il importe aussi d’ajouter que celui qui s’instruit contribue à sa société, et ce, non seulement en travaillant et en payant son pesant d’or d’impôts et de taxes. Il devient dépositaire de connaissances, des idées et des savoir-faire acquis tout au long de l’histoire de l’humanité – et il participe à les faire avancer, à les renouveler.  Si nous voulons que nos jeunes citoyens soient capables de contribuer de façon positive à leur société, que ce soit dans le monde du travail ou encore dans celui des débats citoyens, on devrait reconnaître que l’éducation est primordiale dans notre société.

Aussi, d’autres questions se posent, si on regarde cela de façon « intergénérationnelle ». Comment se fait-il que les adultes éduqués de maintenant, qui ont eux-mêmes profité d’un bon accès aux études supérieures, veulent rendre l’accès aux études des futures générations encore plus difficiles? Veut-on vraiment que l’éducation devienne le privilège des plus riches et des générations plus âgées? N’avons-nous pas besoin de gens bien formés et capables de soutenir socialement et économiquement une population vieillissante, qui dépendra de plus en plus des plus jeunes…?

La position des Parents contre la hausse

En tant que parents, l’éducation nous concerne parce que nous avons à cœur l’avenir de nos propres enfants, mais aussi parce que nous souhaitons assumer pleinement notre responsabilité envers l’ensemble des enfants et des jeunes du Québec, ainsi que les générations futures. À titre de citoyens, c’est l’éducation en tant que bien collectif qui nous importe.  Comme les générations précédentes l’ont fait pour nous, nous souhaitons léguer à tous les enfants et à tous les jeunes les moyens de rêver et de façonner la société de demain. Nous appuyons donc les étudiants opposés à la hausse des frais de scolarité car, aujourd’hui, ils se battent aussi pour les étudiants de demain.

 

Christian Goyette

Membre du réseau des Parents contre la hausse

WEB : http://www.parentscontrelahausse.org/

FACEBOOK : http://www.facebook.com/parentscontrelahausse

COURRIEL: parentscontrelahausse@gmail.com

 

NB : L’essentiel des idées ici présentées correspond à celles exprimées dans le Manifeste des Parents contre la hausse, dont je suis l’un des rédacteurs : http://www.parentscontrelahausse.org/un-heritage-a-defendre-manifeste-des-parents-contre-la-hausse/

 

[1] Voir cette étude révélatrice d’Éric Martin de l’IRIS : http://www.iris-recherche.qc.ca/blogue/les-plus-bas-en-amerique-du-nord/

[2] « En 1963, au fédéral, les compagnies payaient 55% de tous les impôts sur le revenu et taxes de vente au Canada et les particuliers 45% comparativement à 18% en 2011 pour les entreprises et 82% pour les individus. Au Québec, c’était 38% pour les compagnies en 1963 et 62% pour les particuliers versus un rapport de 89% pour les individus en 2011 et de 11% pour les entreprises. » Voir le blogue de Léo-Paul Lauzon : http://blogues.journaldemontreal.com/lauzon/actualites/impots-et-taxes-payes-par-les-compagnies-et-par-les-individus-le-desequilibre/

 

→ Lire la version courte (publiée dans Le Chuchoteur)

 

 

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